L’Elizabeth and Mary, une épave historique sur la Côte-Nord

Par Vincent Rioux-Berrouard 6:00 AM - 01 septembre 2021
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Photo Peter Waddell, Parcs Canada

Le mois d’août qui vient de se terminer était celui de l’archéologie. Dans cette lignée, le Journal le Nord-Côtier vous invite à revisiter l’une des découvertes archéologiques les plus importantes dans la région, celle de l’épave du Elizabeth and Mary.

Même si la découverte et les fouilles sur ce navire remontent à plus de 25 ans, Marc-André Bernier, archéologue subaquatique de Parcs Canada, se souvient encore très bien des événements. Il n’hésite pas à dire qu’il s’agit de l’un des moments les plus importants de sa carrière.

C’est en 1994 qu’un plongeur de Baie-Comeau, Marc Tremblay, a contacté M. Bernier pour lui rapporter la découverte d’une épave devant son chalet, à Baie-Trinité. L’archéologue s’est vite rendu sur la Côte-Nord pour la voir de ses yeux. Rapidement, Marc-André Bernier a compris qu’il s’agissait d’une trouvaille majeure.

« Lorsque j’ai plongé la première fois et que j’ai vu l’épave, j’ai eu le souffle coupé. Le navire était couvert d’objets comme des marmites en fonte, des fusils et des bouteilles. On voyait en raison du type d’artefacts qu’ils y avaient, qu’il s’agissait d’une épave ancienne» affirme M. Bernier.

Avec cette première plongée, la théorie initiale est que le navire appartenait probablement à la flotte de l’amiral Walker. Celle-ci avait pour objectif de s’emparer de Québec en 1711, mais s’était conclue par un échec après que plusieurs navires se soient échoués à Pointe-aux-Anglais, près de l’île aux Oeufs.

Par contre, lors des recherches préliminaires, l’équipe en charge fut en mesure de déterminer qu’il s’agissait d’un navire qui faisait partie de la flotte de William Phips. Le Elizabeth and Mary était parti de Dorchester au Massachusetts en 1690. Il s’agit de la plus vieille épave retrouvée au Québec.

Le plongeur Patrice Deschênes devant des mousquets et une marmite de fonte en janvier 1995, quelques jours après la découverte de l’épave de Baie-Trinité (photo Marc-André Bernier)

Le navire s’était révélé à la suite d’une tempête importante qui avait fait bouger les sables qui la recouvrait. Cependant, il se retrouvait désormais exposé aux éléments. Des fouilles majeures furent donc organisées à l’été 1996 et 1997 pour mettre à l’abri les nombreux artefacts présents sur le site. C’est quelque 2 000 heures de plonger qui ont été réalisées par les chercheurs et plongeurs bénévoles.

Les plongeurs de la Côte-Nord ont été présents durant les fouilles au milieu des années 1990. Marc-André Bernier de Parcs Canada ne tarit pas d’éloges face au travail qu’ils ont accompli pour l’exploration de l’épave et la conservation des objets sur le site.

«Une des choses avec les plongeurs de la Côte-Nord est qu’ils sont d’excellents plongeurs. Ainsi lorsqu’ils plongeaient, ils n’avaient pas vraiment à se focaliser sur leur plongée et ils pouvaient être concentrés entièrement sur les fouilles qu’ils devaient accomplir », affirme celui qui cumule près de 30 ans d’expérience en archéologie subaquatique.

Pour Marc-André Bernier, la découverte de l’Élizabeth and Mary a permis à la communauté scientifique d’en apprendre plus sur l’invasion de Phips.

« On connaissait peu de chose sur cet événement. Avec la découverte de l’épave, on a pu en apprendre plus sur l’expédition elle-même et sur les conditions difficiles dans lesquelles les hommes vivaient à bord du navire », explique l’archéologue.

Une épave qui révèle encore des secrets

Le retrait des objets de l’épave a été une opération demandant beaucoup de minutie. Comme l’explique André Bergeron, restaurateur-conservateur au Centre de conservation du Québec, il faut intervenir rapidement pour assurer la conservation d’artefacts qui ont passé des années dans l’eau.

« Les objets dans le fond de l’eau se sont acclimatés à certaines conditions du milieu. Le bois est gorgé d’eau et les textiles se sont dégradés », affirme-t-il.

Des spécialistes de la conservation ont été présents durant tout le long des fouilles pour travailler en collaboration avec les archéologues. Un petit laboratoire avait été installé durant les fouilles, dans les années 1990.

Depuis maintenant 20 ans, le Centre de conservation du Québec se consacre notamment à l’étude des concrétions marines provenant du site. Il s’agit de masse trouver au fond de l’eau. Se sont souvent des objets de fer qui sont colonisés par des micro-organismes. Ceux-ci sont incorporés du sable ou d’autres matériaux pour créer une masse solide. « C’est comme une chip entourée de béton, pour vous donner une idée », affirme André Bergeron.

Pour l’équipe du Centre de conservation du Québec, il s’agit d’une tâche fastidieuse d’arriver à retirer ces objets du matériel qui les entoure. L’opération peut parfois s’étendre sur plusieurs mois, ou années.

Des poignées d’épées trouvées sur l’épave du Elisabeth and Mary. Photo Centre de conservation du Québec

Parmi les objets récemment découverts qui sont de grande importance, selon M. Bergeron, il y a un fusil qui présente plusieurs déformations.

« C’est vraiment un objet qui est figé dans le temps et qui nous permet de visualiser la violence du naufrage », indique André Bergeron.

Et avec le Centre de conservation du Québec, qui n’a pas fini de faire des trouvailles sur le Elizabeth and Mary, on risque d’en apprendre encore plus sur l’histoire de cette épave dans le futur.

« C’est vraiment excitant de travailler dans notre domaine, parce qu’on découvre de nouvelles informations sur le navire et en travaillant avec les archéologues, on peut en savoir plus sur ce qui s’est passé et sur les gens qui étaient à bord du Elizabeth and Mary en 1690 », explique celui qui œuvre au Centre de conservation du Québec.

Un balado sur le Elizabeth and Mary

Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur l’épave du Elizabeth and Mary, Archéo-Québec a récemment lancé le balado, Voyante de l’archéologie. Cette série comporte six épisodes d’environ dix minutes chacun. L’un d’entre eux porte sur l’échouage de l’Elizabeth and Mary dans le fleuve Saint-Laurent, en 1690. Présentée sur un ton ludique et humoristique, la série permet de découvrir les secrets de vestiges archéologiques situés dans plusieurs régions du Québec. Le balado, Voyante de l’archéologie, est disponible sur le site Web d’Archéo-Québec et sur les plateformes Apple Podcasts, Spotify, Google Podcasts et toutes les autres applications de balados.

Un navire historique

En plus d’être la plus ancienne épave retrouvée au Québec, le navire Elizabeth and Mary est relié à un des moments forts de l’histoire de la Nouvelle-France. En 1690, une flotte de 32 navires commandée par William Phips se dirige vers la ville de Québec avec pour objectif de la capturer. Un émissaire de la flotte anglaise se présente devant le gouverneur de la Nouvelle-France, le comte de Frontenac, pour demander la reddition de la ville. Celui-ci lui répond une phrase devenue célèbre dans la mémoire collective des Québécois : «Je n’ai point de réponse à faire à votre général que par la bouche de mes canons et à coups de fusil. »

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