Par Charlotte, votre humble et intrépide chroniqueuse exploratrice.
Mes très chers lecteurs,
Oh, la France et ses fruits de mer ! On les vante, on les sert sur lit de glace avec un soupçon de prétention, et on les photographie comme s’ils allaient poser pour le prochain numéro de Vogue Gastronomie. Et pourtant… pourtant, chers lecteurs nord-côtiers, je me permets aujourd’hui de lever bien haut ma pince de crâbe des neiges en signe de fierté : nous n’avons rien, mais alors rien, à envier à nos cousins français.
Car ici, sur la Côte-Nord, les fruits de mer ne sont pas qu’un caprice du dimanche. Ils sont la colonne vertébrale de notre identité culinaire. Ils sont servis tièdes, tout juste sortis du casier, avec les mains pleines de sel et les babines heureuses. Et moi, petite Française exilée volontaire sur vos berges battues par les vents, je vous le dis sans détour : entre un homard breton surgelé et une crevette nordique encore dans sa vapeur, mon choix est vite fait tabar… !
Une mer, des trésors, et pas besoin de Michelin
Ici, dès que la glace fond (et non, ce n’est pas une image poétique, c’est littéral), les pêcheurs repartent en mer comme des chevaliers modernes armés de casiers. Le crâââbe des neiges, roi incontesté du printemps, arrive en grande pompe sur nos tables, dans nos chaudrées, et parfois même sur nos genoux au cours d’une épluchette digne des plus grands festins romains.
Le homard, moins exubérant en quantité que chez nos voisins gaspésiens, n’en est pas moins une star. À Sept-Îles, à Natashquan ou plus à l’est, il est célébré avec autant de ferveur qu’un mariage royal. Ici, on ne dit pas “Je t’aime”, on dit “Tu viens-tu souper, j’ai du homard ?”.
Et que dire du pétoncle ? Chair ferme, goût subtil, regard envoûtant. Il se déguste avec autant de classe qu’un baiser volé dans une crique à l’abri des regards. Qu’on le mange poêlé, en ceviche ou cru, façon sushi, mais surtout version Saint-Laurent.
Quant à la crevette nordique, cette petite déesse rose pêchée à Havre-Saint-Pierre ou à Sept-Îles, elle fait craquer même les palais les plus snobs. Les Français en raffolent d’ailleurs, eux qui en mangent des tonnes sans toujours savoir qu’elle vient de chez nous.
La Bretagne peut bien frémir
Alors oui, en France, ils ont les huîtres de Cancale, les moules de bouchot, les tourteaux rouges à décortiquer avec l’acharnement d’un chirurgien orthopédique, et une variété de coquillages à faire rougir un dictionnaire. Ils les servent sur des plateaux de glace, dans des brasseries huppées, avec un citron délicatement tranché et une serviette amidonnée. C’est charmant. C’est élégant. C’est un brin rigide aussi, avouons-le.
Ici, sur la Côte-Nord, pas besoin de crustacés empilés en pyramide pour impressionner. Nos fruits de mer s’affichent nature, sans artifice. Ils se mangent avec les doigts, sur un quai, autour d’un feu, ou à même le comptoir de la poissonnerie. C’est brut, c’est vrai, c’est délicieux.
Et si les Français se targuent de leur savoir-faire ancestral, nous avons un savoir-manger spontané. Une recette ? Beurre fondu. Une préparation ? Faire bouillir. Une garniture ? La vue sur le fleuve.
Un terroir à marées
Mais ne vous y trompez pas : sous ses airs désinvoltes, la Côte-Nord prend sa mer très au sérieux. Ici, on pêche en pensant aux générations futures. On respecte les quotas, on surveille les populations marines, on rêve même de certifications écoresponsables. Et pendant que certains fantasment sur des huîtres trois étoiles, nous rêvons d’un monde où le crabe ne disparaîtra pas sous les filets de la cupidité.
Sur la Côte-Nord, le circuit court n’est pas un concept marketing : c’est un mode de vie. Acheter son homard directement du bateau, négocier un sac de crevettes au quai, ou faire une pause-repas à la Poissonnerie Fortier à Sept-Îles ou chez Pêcheries Manicouagan à Baie-Comeau, c’est ça, le vrai luxe nordique.
Et puis, entre nous, qui a vraiment envie d’un serveur en gants blancs quand on peut avoir un pêcheur en salopette qui vous raconte sa journée de mer ?
Côte-Nord vs France : le match final
Huîtres ? La France gagne, c’est vrai.
Crevettes ? Avantage Côte-Nord, net et sans bavure.
Homard ? Le nôtre est plus doux, plus savoureux, plus délicat, donc supérieur, cela va sans dire.
Crabe ? Égalité : deux cousins qui méritent chacun leur place au panthéon du goût.
Recettes ? La Côte-Nord, pour sa simplicité savoureuse.
Verdict ? La France a le décorum, mais nous avons l’âme.
Alors la prochaine fois qu’on vous parle de plateau de fruits de mer en vous vantant la Bretagne, souriez poliment… puis offrez une bouchée de crabe nord-côtier. Vous verrez : un silence éloquent suivra.
Et si, comme moi, vous avez grandi en France mais avez eu la chance de goûter au Saint-Laurent, alors vous savez : le goût du large, il se trouve ici, chez vous, entre une crevette encore tiède et un homard qui sent le sel et la vérité.
Votre dévouée Charlotte, fidèle langue bien pendue, qui a troqué sa fidèle baguette de pain pour une fourchette à crabe.

