Pensionnats: les peuples autochtones doivent composer avec le déni

Par Alessia Passafiume La Presse Canadienne 11:33 AM - 4 octobre 2025
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De nombreux participants ont assisté le 30 septembre 2025 à l'inauguration de l'ancien Mohawk Institute Residential School transformé en lieu historique au Centre culturel Woodland à Brantford, en Ontario. LA PRESSE CANADIENNE/Peter Power

Un certain nombre de personnalités publiques prétendent que la tragédie des pensionnats pour Autochtones est grandement exagérée ou même carrément déformée, dénoncent des Premières Nations.

De 1857 à 1996, 150 000 enfants autochtones ont été contraints à vivre dans des pensionnats gérés pour des Églises et financés par l’État. Séparés de leurs familles et de leurs communautés, plusieurs d’entre eux ont été victimes de mauvais traitements. On leur interdisait notamment de parler leur propre langue.

Le nombre des victimes mortes dans les pensionnats est estimé à environ 6000 enfants. Des experts du Centre national pour la vérité et la réconciliation, qui continue d’éplucher des millions de dossiers, disent que le nombre réel pourrait être beaucoup plus élevé.

Le gouvernement fédéral reconnaît officiellement le 30 septembre comme la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation depuis 2021. 

Cette année, un certain nombre de personnalités publiques ont profité de l’occasion pour dénigrer l’événement.

Par exemple: une députée de l’Assemblée législative de la Colombie-Britannique, Dallas Brodie, expulsée des rangs conservateurs le printemps dernier, a diffusé la bande-annonce d’un documentaire intitulé «Making a Killing: Reconciliation, Genocide and Plunder in Canada» qui remet en cause la réalité historique.

Une employée du Parti conservateur de la Colombie-Britannique a été congédiée cette semaine après avoir qualifié le drapeau visant à honorer les victimes des pensionnats de «disgrâce [qui] perpétue les fausses vérités» de l’histoire canadienne.

Dans un message diffusé sur les réseaux sociaux,  le chef du Parti populaire du Canada, qui a obtenu moins de 1 % des suffrages exprimés aux élections fédérales de 2025, Maxime Bernier, a dénoncé ce qu’il considère comme une «supercherie».

«Aucun corps n’a été trouvé, que le ‘génocide’ des pensionnats est une supercherie, et que la réconciliation nécessite la fin des foutaises, de la mentalité de victime, de la fausse culpabilité blanche et de l’escroquerie basée sur celle-ci», a-t-il écrit.

La ministre des Services aux Autochtones, Mandy Gull-Masty, a condamné «de la manière la plus ferme qui soit» la déclaration de M. Bernier dans une lettre ouverte.

«[Elle] ne témoigne ni d’humilité, ni de respect, ni de l’honnêteté exigée de quiconque prétend parler au nom des Canadiens», a-t-elle soutenu.

L’Assemblée des Premières Nations a indiqué à La Presse Canadienne qu’elle avait signalée les propos de M. Bernier à la GRC afin qu’elle enquête sur un discours haineux.

«La réalité, c’est que les Premières Nations ont déjà subi des discours de haine et de la discrimination depuis la naissance de ce pays», a-t-elle souligné dans une déclaration.

M. Bernier a répliqué en affirmant que la cheffe nationale de l’Assemblée des Premières Nations, Cindy Woodhouse Nepinak «ne se soucie pas de la vérité et de la réconciliation». 

«Ce qu’elle veut, c’est interdire toute remise en question du discours officiel qui menacerait de mettre fin aux milliards de dollars d’argent des contribuables provenant d’Ottawa», a-t-il ajouté.

Et selon lui, la lettre de Mme Gull-Masty «n’a aucune pertinence».

Une stratégie de déformation

L’historien Sean Carleton, de l’Université du Manitoba, dit que le discours négationniste découle d’une stratégie visant à déformer et à donner une fausse image des pensionnats afin d’ébranler la confiance de la population envers les victimes et le projet de réconciliation.

«C’est de semer de façon constante les graines du doute pour quelque chose qui n’est pas douteux. La vérité historique a déjà été établie», souligne-t-il.

La députée néo-démocrate Leah Gazan avait présenté un projet de loi d’initiative parlementaire visant à criminaliser le déni envers la réalité historique, mais celui-ci est mort au feuilleton. 

Ce projet de loi stipulait que quiconque formentait la haine contre les peuples autochtones «en cautionnant, en niant, en minimisant ou en justifiant le système des pensionnats indiens au Canada ou en dénaturant les faits à son sujet», était passible d’une peine maximale de deux ans de prison.

Une pareille loi est en vigueur depuis 2022 afin de lutter contre les négationnistes de la Shoah.

Mme Gazan a affirmé à La Presse Canadienne qu’elle tentait toujours d’aller de l’avant avec son projet de loi. Elle a fait valoir que des victimes demeuraient la proie de messages affirmant que leurs souffrances n’étaient pas réelles.

«Si l’on ne peut garder les survivants en sécurité, on a un problème», a-t-elle déclaré, rappelant que la Commission de vérité et de réconciliation avait déjà fait état des sépultures anonymes bien avant 2021.

«N’oublions pas que ce sont les histoires des survivants qui nous mènent vers la réconciliation dans ce pays. Nous devons les honorer.»

Marc Miller, un ancien ministre des Relations Couronne-Autochtones, dit que 2021 a été l’année au cours de laquelle de nombreux Canadiens ont appris pour la première fois la tragédie des pensionnats.

Certains ont pu se concentrer sur le manque de précision de certains témoignages pour prétendre qu’aucun tort n’avait été causé aux enfants dans ces établissements.

«Je crois que nous [le gouvernement fédéral] avions sous-estimé la nécessité de sensibiliser la population en général sur ce qu’était la réalité historique. Il aurait fallu donner du contexte afin que certains n’en profitent pas pour prétendre que cela n’est jamais arrivé», reconnaît M. Miller.

«Ces atrocités se sont bien déroulées comme l’ont décrit de nombreuses personnes. C’est une reconnaissance douloureuse pour un pays comme le Canada.»

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