Les 424 habitants de Baie-Trinité ont quelque chose que peu d’endroits dans le monde possèdent : de l’eau pure. Alors quand un important joueur mondial de l’aquaculture a souhaité trouver l’emplacement idéal pour un nouveau projet visant le marché de l’Amérique du Nord et dépassant le milliard de dollars en investissements, il a soudainement ajouté le nom du village à son vocabulaire courant.
Il faut dire que le promoteur québécois du projet Aquaboréal, Léopold Landry, a su bien vendre le Québec à ses partenaires du Groupe Altamar. Le producteur majeur de saumons est notamment installé au Chili, en Argentine et au Pérou.
« Tout le saumon que l’on consomme vient d’ailleurs », affirme Philippe St-Jean, vice-président développement des affaires chez Agro-Québec. « Que ce soit du Chili, de Norvège, des autres provinces canadiennes. Donc, en termes de situation d’autonomie alimentaire, le Québec a un fort déficit », poursuit-il.
Pourtant, l’Amérique du Nord est un important marché pour le saumon sur lequel les producteurs mondiaux ont un œil. Or, l’expédition y coûte cher, d’où l’intérêt pour des joueurs comme le Groupe Altamar de s’en rapprocher.
Faire du saumon de taille commerciale représente un défi. C’est plus facile dans le cas de la truite, qui est un plus petit poisson et qui grandit plus rapidement. Ses coûts de production s’avèrent plus raisonnables.
Dans le cas du saumon, plusieurs facteurs entrent en ligne de compte, mais c’est la qualité de l’eau qui aurait le plus grand impact sur le taux de mortalité.
« On est dans un environnement, à Baie-Trinité, où il n’y a pas de sources de pollution. Il n’y a pas de grands centres à proximité. Tous ces facteurs font en sorte que l’eau est d’une qualité exceptionnelle », explique M. St-Jean.

Comment ça marche ?
Altamar a développé une technologie avec des biofiltres de qualité. Ça lui permet de faire grandir les saumons dans des bassins, de réutiliser l’eau, de la traiter. On appelle ça un système d’aquaculture en recirculation, le RAS.
De cette manière, les saumons peuvent grandir jusqu’à une taille commerciale dans des conditions stables et qui reproduiront celles que l’on retrouve dans un environnement sauvage.
« C’est ça la clé aussi. On contrôle les paramètres, il n’y a pas de prédateurs, il n’y a pas de risque d’évasion non plus en travaillant à l’intérieur, ce qui rassure également au niveau environnemental », fait valoir M. St-Jean.
Contrairement à d’autres techniques d’élevage, avec le RAS, les saumons n’auront pas besoin d’antibiotique pour se protéger.
La façon de faire du RAS est encore marginale au Canada et le projet d’Aquaboréal est le premier « gros projet » de la sorte au Québec, selon le promoteur. Ailleurs, on voit tranquillement des projets émerger au Japon, aux États-Unis et dans les pays scandinaves.
Jusqu’à 100 000 tonnes
Le projet d’Aquaboréal visera le marché local du Québec dans sa première phase. On parle d’une production annuelle de 10 000 tonnes de saumon atlantique. La province en consommerait environ 8 500 tonnes par année. Si surplus, ils seront écoulés d’abord ailleurs au Canada. À terme, Aquaboréal souhaite produire 100 000 tonnes par année à travers des phases de développement subséquentes.
La préautorisation récente d’un bloc énergétique de 7 mégawatts par Québec a permis des avancements significatifs pour le projet. Ils sont une denrée rare qui vient en dire long sur l’intérêt du gouvernement sur l’autonomie alimentaire, estime le promoteur.
« L’autonomie alimentaire, ce ne sont pas que des slogans, c’est un besoin réel », dit Philippe St-Jean.
Le saumon d’Aquaboréal serait distribué chez les détaillants alimentaires et desservirait aussi le milieu de la restauration. On pourrait voir l’apparition de nouveaux produits sur le marché, comme du saumon fumé produit entièrement au Québec.
Et en matière de transport, on vise les camions lourds qui viennent faire la livraison de fruits et légumes sur la Côte-Nord, mais qui repartent vides.
« C’est que ce n’est pas seulement au sud du Québec à nourrir la province. Je pense que la Côte-Nord et les régions maritimes ont tout à fait également le droit de rêver de nourrir les grands centres, à l’inverse », dit M. St-Jean.
De plus, comme à l’heure actuelle le saumon consommé au Québec provient du Chili, de l’Ouest canadien ou de la Norvège, on peut rapidement déduire que de le produire sur la Côte-Nord représentera un bénéfice important en termes de réduction de GES, estime Philippe St-Jean.
Défis
Pour la première phase, il y aura la création de 80 emplois permanents pour les opérations d’Aquaboréal. L’entreprise veut prioriser une main-d’œuvre locale.
Durant la construction, on estime qu’il y aura plus de 200 emplois reliés au projet.
« C’est un défi, on ne se le cachera pas. Nous vivrons les mêmes enjeux que les autres industries par rapport à la rareté de la main-d’œuvre », dit Philippe St-Jean.
La communication avec le milieu est une des clés qui permettront à l’entreprise d’atteindre ses objectifs, croient ses dirigeants.
« On est confiants que la stratégie qu’on emploie depuis le début, de communiquer, de préparer le terrain, va être payante. »
Des discussions sont d’ailleurs déjà en cours avec l’UQAR et le Cégep de Baie-Comeau pour la question de formation de la main-d’œuvre locale.
« Le défi n’est pas insurmontable. Il y a eu des projets semblables. L’expérience de la Côte-Nord en termes de développement minier a été favorable pour notre projet », ajoute M. St-Jean.
L’installation d’un parc temporaire d’accueil pour des travailleurs pour la construction est d’ailleurs dans les cartons. Si tout va bien, Aquaboréal espère une annonce officielle du projet en janvier 2026.
Aquaboréal à Baie-Trinité : quand David et Goliath s’unissent