Devant toute l’incertitude mondiale, entre un président américain imprévisible et deux guerres, « il ne faut pas figer », dit Gabriel Striganuk, aux commandes de la Société ferroviaire et portuaire de Pointe-Noire. À l’aube d’annoncer un projet ambitieux de plusieurs centaines de millions de dollars pour transporter les ressources du Québec, sans savoir de quoi sera fait demain, le PDG fonce.
« Figer, c’est ce qui va faire qu’on va se nuire à nous-même », dit-il. « Si on fait juste attendre de voir qu’est-ce qui se passe, puis qu’on tient notre souffle, qu’on arrête de bouger… ce n’est pas le temps. »
Ça ne fait pas encore tout à fait un an que Gabriel Striganuk a pris le relai de Louis Gravel, qui était en poste depuis 2020 comme PDG de la Société ferroviaire et portuaire de Pointe-Noire (SFPPN).
Tout comme son PDG, la Société est jeune, mais elle porte déjà une histoire de laquelle elle a su tirer des leçons.
« Notre histoire, on l’a construite en investissant dans des moments qui n’étaient pas faciles », dit-il. « Le gouvernement du Québec a racheté Cliff, le prix du fer était à terre », rappelle Gabriel Striganuk.
Il en va de même pour Minerai de fer Québec, qui a saisi une opportunité. À l’époque de la transaction ayant permis l’achat des installations du lac Bloom par Champion Iron, le prix du fer oscillait autour de 50 $ la tonne et il avait même atteint, dans les mois précédents, des bas fonds allant jusqu’à 34 $ la tonne.
Une fois l’acquisition complétée, Champion a continué d’investir pour faire diminuer les coûts de production.
« Ils ont investi pendant 2017-2018, à des moments où le monde disait : le fer ne sera plus jamais en haut de 50 $ la tonne. Ils ont gardé leur vision », explique M. Striganuk.
Aujourd’hui, le prix du fer est autour de 100 $/tonne.
« Ce n’est pas le temps de changer de cap », réitère-t-il. « Ce n’est pas facile comme dirigeant. Tu te fais bombarder de choc (…) la Covid, les tarifs, la guerre en Iran… Et que nous réserve demain ? »
Il faut donc être prudent dans la gestion actuelle, tout en demeurant ambitieux pour le futur, croit-il.
« S’il y a une occasion à saisir, un déplacement de production, les aciéries en Europe qui redémarrent parce qu’elles veulent ramener ça plus de leur côté et qu’elles ont besoin du minerai : il faut être prêt. Il ne faut pas arrêter. »
Ne pas arrêter, c’est présenter le projet Horizon 7, à la fin du mois. L’étude de faisabilité sera complétée dans les prochaines semaines. SFPPN veut doubler sa capacité de tonnage. Elle déchargera plus de wagons et se donnera plus d’espace pour gérer la qualité des stocks de ses clients.

Le coût infrastructures
Il y a de la compétition sur le marché mondial pour produire du fer de haute pureté. C’est là que toute la question du coût des infrastructures entourant la réalisation d’un projet minier peut venir faire la différence.
« On fait partie des risques », illustre M. Striganuk en parlant des infrastructures de la SFPPN. « Une mine en Australie, c’est la mine, un chemin de fer qui leur appartient, un terminal qui leur appartient, 100 % en contrôle de leur accès, de leur transport ».

La situation au Canada et au Québec est différente.
« Dans la fosse du Labrador, si tu n’es pas ArcelorMittal ou Rio Tinto, tu as accès au QNS&L, parce qu’il a l’obligation de transporter, mais ensuite, théoriquement tu n’as pas de portes de sortie vers les marchés internationaux », fait-il valoir. « Lorsque nous, on n’a pas de capacité, on devient un risque pour l’investissement. »
Une promesse d’investissement face à l’intérêt d’un promoteur de projet peut être moins séduisante. Développer et construire des infrastructures prend de l’argent, mais aussi du temps, en plus de nécessiter une foule d’études et d’autorisations incertaines.
« On rajoute un risque », réitère le PDG.
Il y a aussi les coûts.
« Si tu intègres le coût des infrastructures dans un projet minier, ce n’est plus comparable. Tu dois payer ta ligne électrique, les infrastructures du port au complet… ta mine de 3, 4 milliards, elle passe à 5 milliards. »
« Si le projet en Australie coûte 4 milliards et qu’il a ses infrastructures, puis que toi, tu payes 5 milliards pour la même quantité, bien c’est le projet en Australie qui va se faire », résume-t-il.
« Ce que nous on dit, c’est que nous sommes au centre du corridor. Le fer, il est dans la fosse du Labrador. 98 % du fer du Canada est là. Nous avons deux entreprises privées et nous autres dans le milieu. Est-ce qu’on veut que ce soit des entreprises privées qui contrôlent notre capacité à exploiter notre ressource ? Nous, on pense que non. »
C’est là toute la prémisse d’Horizon 7.
La SFPPN a investi plusieurs millions de dollars pour mener des études sur son projet, bien avant que les gouvernements fassent savoir leur intérêt à diversifier les échanges commerciaux, en réponse notamment aux aléas de notre voisin du sud, précise Gabriel Striganuk.
« On a tout payé ça avec nos fonds propres, pour l’instant, parce qu’on croit au développement. »
« L’histoire nous a montré que notre force, c’est d’être résilient et de continuer d’avancer même quand c’est difficile. On est chanceux que le gouvernement du Canada semble avoir cette vision-là aussi », souligne M. Striganuk.
L’imposition des tarifs a mené le gouvernement Carney à annoncer un plan d’investissements de 5 milliards de dollars pour des infrastructures propices au commerce, afin de diversifier les échanges commerciaux. Les ports, les chemins de fer, les terminaux, aéroports et les routes sont visés. SFPPN entend prendre la balle au bond.
Le projet optimisé
En développant de meilleures méthodes de travail avec ses opérateurs, SFPPN a réussi à venir minimiser l’investissement requis pour mener à bien Horizon 7.
« On a réussi à revoir le projet de façon significative, parce qu’on a réussi à implanter de nouvelles pratiques d’opération juste avant, avec nos opérateurs », dit-il, rappelant l’importance de la main-d’œuvre dans le processus.
Au niveau du chargement des navires, la productivité s’est accrue d’environ 20 %. « Et ça, ça a coûté zéro dollar », dit-il.
Aux dernières nouvelles, le projet Horizon 7 était estimé à 900 M$ d’investissement sur 3 ans. Les coûts seront revus à la baisse, confirme Gabriel Striganuk.
« Et la période et le montant seront différents ».
L’objectif est que le projet soit complété d’ici 2030.
Les détails seront dévoilés lors de la conférence sur l’État du fer au Québec, fin mars. La 4e édition de l’événement s’intéressera justement à l’ensemble de la chaîne de valeur du fer de haute pureté et de l’acier à faible empreinte carbone : gestion des ressources, énergie, transport, logistique…
Une fois l’étude de faisabilité complétée, les démarches de financement se poursuivront. Bien sûr, le travail en amont est déjà commencé.