Le gouvernement recule et enlève un amendement de son projet de loi 15, qui visait à plafonner les réclamations aux assurances privées à un prix similaire à celles du système public. Les pharmaciens de la région se réjouissent, car ces honoraires leur permettent de maintenir la tête hors de l’eau au niveau financier.
Devant la perspective de voir leur pain et leur beurre partir en fumée, plusieurs pharmacies de la province ont annoncé des moyens de pression éclair pour faire entendre leur mécontentement.
C’était le cas de la pharmacie Brunet plus des Escoumins, qui compte une quarantaine d’employés à Sacré-Cœur, Les Escoumins et Port-Cartier. Elle avait annoncé des réductions des heures d’ouverture et une réorientation des patients dans les semaines à venir.
La pharmacie a toutefois décidé de ne pas appliquer les mesures, bien qu’elle garde un goût amer de l’ajout de l’amendement initial qui devait faire partie du projet de loi 15.
« Pour nous, c’était la goutte qui faisait déborder le vase. On n’a pas l’intention d’appliquer ces mesures-là, mais ça reste que l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP) est toujours en négociation avec le gouvernement », rapporte Gabriel Viens-Larouche, pharmacien propriétaire de Brunet plus des Escoumins.
Une question de survie
Pour Gabriel Viens-Larouche, les honoraires facturés aux assureurs privés jouent un rôle essentiel dans le budget des pharmacies. « Ce sont de gros montants. La réalité, c’est que ces honoraires-là, on en a vraiment besoin », illustre le pharmacien propriétaire.
Il soutient qu’il y a eu des histoires d’abus de système par des pharmacies de spécialité par le passé, qui ne justifient pas pour autant de faire payer « tout le monde pour la faute de quelques pharmaciens ».
« Il y avait une pression des assureurs qui disaient que leurs membres payaient trop cher pour ça et ils ont voulu mettre la faute sur les honoraires. On charge toujours des honoraires qui sont justes et raisonnables, ça fait partie de notre code de déontologie professionnel », maintient M. Viens-Larouche.
Déséquilibre
Pour Gabriel Viens-Larouche, un déséquilibre marque le financement des pharmaciens propriétaires. « Contrairement à d’autres provinces canadiennes, on ne peut pas faire de bénéfices sur la vente de médicaments sous ordonnance au Québec. Nos rentrées d’argent, ce sont nos honoraires professionnels », souligne-t-il.
Et selon lui, les honoraires publics sont « dérisoires ». « Ça n’a jamais été indexé ni changé, mis à part quelques sous de différence. On est beaucoup plus proche de ce que la réalité devrait être avec les honoraires du privé », estime-t-il.
Ce dernier tient en exemple la thérapie médicamenteuse d’un patient d’il y a une dizaine d’années, qui pouvait coûter « quelques dollars par mois » contrairement à 200 $ ou 300 $ aujourd’hui.
« Depuis les dernières années, le coût des médicaments a vraiment explosé. On n’est plus dans la même gamme qu’il y a 10 ou 20 ans. C’est normal que le prix des assurances et les primes augmentent », mentionne Gabriel Viens-Larouche.
« Il y a beaucoup de choses qu’on fait sans nécessairement être rémunéré en pharmacie. On est les professionnels de la santé les plus accessibles et, à un moment donné, je pense que c’est important qu’on soit rémunéré à notre juste valeur », tranche-t-il.

Sous-financement
Selon Jennifer Dastous, pharmacienne propriétaire de la Pharmachie Jennifer Dastous de Baie-Comeau, ce conflit ne fait que soulever un enjeu encore plus large.
« C’est une première bataille de gagnée, mais ça démontre qu’il y a un sous-financement du public et qu’on est obligé de se rattraper au niveau du privé. Notre enjeu, notre modèle d’affaires, c’est qu’on doit se rattraper au niveau financier, au niveau des honoraires au privé. Sinon, nos pharmacies ne sont pas viables », soutient la pharmacienne.
Alors que les médicaments de spécialité sont de plus en plus coûteux et de plus en plus utilisés, ce sont malheureusement les patients qui sont affectés.
« Avec cette annonce-là, on était inquiet. Mon équipe compte sur moi, mes patients comptent sur moi aussi. Les gens se tournent de plus en plus vers les pharmacies, c’est devenu un réflexe avant même d’appeler au 811 et d’aller à l’urgence », lance-t-elle.
« Fragiliser les pharmacies, c’est fragiliser la première ligne », ajoute celle qui est pharmacienne propriétaire depuis 16 ans.

Projet de loi 67
Avec les négociations en place, l’objectif est de trouver des solutions pour aider les assureurs privés et revoir la rémunération au niveau de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ).
« La prochaine étape, c’est de s’entendre avec le gouvernement pour le projet de loi 67, qui vise à élargir l’accessibilité des soins en première ligne en pharmacie. On veut nous donner plus d’autonomie pour prescrire des traitements et il y a une rémunération reliée à ça », explique Jennifer Dastous.
« Ces honoraires-là (du PL67) n’ont pas encore été négociés. Certains actes sont payés par l’assurance-maladie, et certains autres par les assurances des patients », rappelle Gabriel Viens-Larouche.
« Ça aussi il faut que ce soit négocié. On est pas si avancés que ça, malgré qu’on a réussi à faire enlever l’amendement du projet de loi 15 », ajoute-t-il.
Avec Karianne Nepton-Philippe