Québec reconnaît un virage nécessaire vers l’entretien des infrastructures
Éric Girard Pat Lachance
Le ministre des Infrastructures du Québec, Éric Girard, reconnaît qu’un changement de cap est nécessaire dans la gestion des infrastructures publiques, alors que les municipalités et plusieurs experts dénoncent une culture axée davantage sur la construction de nouveaux projets que sur l’entretien des actifs existants.
Sans reprendre entièrement les termes employés récemment par l’Ordre des ingénieurs du Québec, qui parlait d’une « culture du court terme », le ministre affirme partager le constat de fond. « L’Ordre des ingénieurs joue un excellent rôle de chien de garde », affirme-t-il en entrevue avec Le Charlevoisien. « Ils nous rappellent qu’on doit mieux préserver nos infrastructures actuelles avant d’en construire de nouvelles. Et ça, je suis entièrement d’accord avec ce constat. »
Pour le ministre, le Québec se trouve aujourd’hui à un moment charnière. « Nos infrastructures ont été bâties dans les années 60 et 70. On arrive à une période où elles nécessitent des investissements majeurs d’entretien et de maintien d’actifs », explique-t-il.
Selon lui, les gouvernements ont historiquement davantage valorisé les nouveaux projets. « Il y a naturellement une culture qui favorise la construction de nouvelles infrastructures », reconnaît-il. « Mais aujourd’hui, il faut rééquilibrer les priorités. »
Les routes demeurent le point faible
Éric Girard soutient que plusieurs progrès ont néanmoins été réalisés dans les dernières années, notamment dans les écoles et les hôpitaux. « On a augmenté le Plan québécois des infrastructures de 100 à 167 milliards de dollars », rappelle-t-il. « On a fait beaucoup de rattrapage dans les écoles, en santé et dans l’enseignement supérieur. »
Le principal retard du gouvernement demeurerait toutefois au niveau routier. « Notre faiblesse principale, ce sont les routes », admet-il. Du côté municipal, le ministre estime plutôt que les plus grands défis concernent les réseaux d’eau potable et d’eaux usées.

Mieux comprendre l’état des infrastructures
Comme plusieurs intervenants rencontrés dans le cadre du dossier du Charlevoisien, le ministre reconnaît également l’importance d’améliorer la gestion des actifs et la qualité des données disponibles. « Oui, il faut des évaluations plus fréquentes et mieux formalisées », dit-il.
Selon lui, Québec a toutefois déjà commencé à structurer davantage cette approche. « On a fait des progrès importants dans nos méthodes d’évaluation », soutient-il. « En santé, par exemple, le déficit de maintien d’actifs a augmenté cette année parce qu’on a amélioré nos façons d’évaluer l’état réel des bâtiments. »

Le gouvernement a aussi adopté en 2024 une Stratégie québécoise en infrastructures publiques visant notamment à réduire les coûts et accélérer les délais de réalisation.
Québec affirme également avoir répondu à certaines demandes du milieu de la construction et des infrastructures en matière de prévisibilité, notamment par la publication des appels d’offres à venir de la Société québécoise des infrastructures.
Le ministre évoque aussi plusieurs orientations qui guideront les prochaines années :
- Augmenter la part des budgets consacrée à l’entretien préventif plutôt qu’aux réparations d’urgence
- Renforcer l’inspection et le suivi des infrastructures à l’aide de données et d’outils numériques
- Prioriser les investissements selon des critères de durabilité et de risques
- Améliorer la gouvernance du maintien d’actifs afin d’assurer une gestion plus rigoureuse.
Les municipalités réclament plus de prévisibilité
Dans les dernières semaines, plusieurs élus et représentants municipaux ont toutefois dénoncé le manque de prévisibilité des programmes gouvernementaux.
Des critiques que le ministre dit entendre. « Ce que les municipalités nous disent, c’est qu’elles voudraient des programmes plus simples et davantage de prévisibilité », résume-t-il. « Ce sont des constats que j’accepte. »
Le gouvernement affirme déjà offrir une certaine stabilité grâce au Plan québécois des infrastructures (PQI) sur 10 ans, mais reconnaît que les besoins demeurent supérieurs aux sommes disponibles.

Le ministre estime par ailleurs que le gouvernement fédéral doit contribuer davantage au financement des infrastructures. « Le Québec fait un effort extrêmement important », affirme-t-il. « Mais il faut aussi que le gouvernement fédéral fasse sa part. »
Selon lui, les négociations avec Ottawa demeurent complexes, notamment en matière de transport et d’infrastructures municipales. « Ce qu’on veut, ce sont des transferts sans conditions pour pouvoir déployer l’argent là où les besoins sont réels », explique-t-il.
« Il faut faire des choix »
Interrogé sur la possibilité de maintenir l’ensemble des infrastructures actuelles dans un contexte de hausse des coûts, Éric Girard reconnaît que certains arbitrages devront être faits. ” Le Québec est un immense territoire, peu densément peuplé à certains endroits. On a un défi particulier au niveau des routes “, souligne-t-il.
Le ministre laisse entendre que certaines décisions devront éventuellement tenir compte de l’utilisation réelle des infrastructures. « Oui, il faut faire des choix », dit-il, évoquant notamment les coûts élevés associés à certains réseaux routiers régionaux.
Davantage de maintien, moins de bonification
Pour la suite, le ministre affirme vouloir poursuivre le virage vers l’entretien des actifs existants. « Aujourd’hui, environ 71 % des sommes du PQI vont au maintien d’actifs, et cette proportion continue d’augmenter », indique-t-il. Le gouvernement évalue actuellement qu’environ 10 % de la valeur totale de son parc immobilier et infrastructurel se trouve dans un état jugé mauvais ou très mauvais. « Si on pouvait réduire ça de moitié dans les 10 prochaines années, ce serait fantastique », lance-t-il.
Québec souhaite également revoir certaines façons de construire afin de mieux contrôler les coûts. Le ministre mise notamment sur des modes collaboratifs de réalisation, où les entrepreneurs et experts participent plus tôt à la conception des projets complexes. « Plus les projets sont complexes, plus cette approche devient utile », explique-t-il. L’objectif : réduire les dépassements de coûts, améliorer la compétition et accélérer les échéanciers.
« Un défi collectif »
Au terme de l’entrevue, Éric Girard insiste sur le fait que l’enjeu dépasse les seuls gouvernements municipaux. « C’est un défi collectif », conclut-il. « Nos infrastructures vieillissent, la population vieillit aussi, et tout le monde va devoir travailler ensemble pour améliorer la situation. »
Le ministre affirme vouloir faire du maintien des actifs une priorité au cours des prochaines années. « On doit collectivement faire plus de maintien… et moins de bonification », résume-t-il.