Les travailleurs ne manquent pas nécessairement à l’appel : ils choisissent parfois de rester à la maison. L’économie offre une explication élégante à ce phénomène — et des pistes de solutions concrètes pour les employeurs.
Pour plusieurs économistes et autres commentateurs des réalités économiques québécoises, l’amélioration des conditions de travail et l’augmentation des salaires ne font généralement pas partie des solutions qu’on doit explorer pour adresser la pénurie de main-d’œuvre. Pourtant, c’est une des conclusions à laquelle on arrive automatiquement, lorsqu’on prend réellement au sérieux les principes de la science économique. Les travailleurs sont un bien comme les autres, et en situation de pénurie, leurs prix (le salaire et les bénéfices non monétaires) doivent augmenter pour rétablir l’équilibre du marché.
Penser à la marge
Les économistes aiment bien imaginer que les individus prennent des décisions à la marge. Réfléchir à la marge, c’est se questionner sur la prochaine décision, sachant qu’on a pris les décisions précédentes. Par exemple, ils s’imaginent que le travailleur, lorsqu’il a travaillé 40 heures, se pose la question suivante : « concernant la 41e, est-ce que je l’utilise pour (1) travailler ou (2) le loisir. »
Toujours selon eux, le travailleur compare alors (1) le bénéfice du salaire qu’il obtient pour travailler l’heure supplémentaire avec (2) les bénéfices de l’heure loisir, quels qu’ils soient. Si le bénéfice de travailler dépasse le bénéfice du loisir, l’employé décide de travailler l’heure supplémentaire. Sinon, il choisit les loisirs.
Le hic, c’est qu’il existe un concept fondamental en économie, la loi des rendements marginaux décroissants. Cette loi stipule qu’à force de « consommer » quelque chose, d’employer une ressource, ou de recevoir un bénéfice, le bien-être qu’on en retire sera inévitablement décroissant.
Pensons à une personne assoiffée qui traverse le désert et qui rencontre un marchand de bouteilles d’eau. Elle acceptera de payer très cher pour la première bouteille, un peu moins pour la deuxième, encore moins pour la troisième, et ainsi de suite, puisque le bénéfice qu’elle retire de chaque bouteille diminue au fur et à mesure qu’elle étanche sa soif. Si le marchand vend ses bouteilles 3 $, notre voyageur en achètera jusqu’à ce que le bénéfice de la dernière bouteille soit pour lui d’exactement 3 $. Autrement, il ne l’aurait pas achetée, car le bénéfice de celle-ci aurait été moindre que le sacrifice qu’on lui demande en échange (3 $).
C’est ce qu’on appelle penser à la marge. Et ça illustre bien que le bénéfice de ce que l’on consomme, ou de ce que l’on reçoit, diminue au fur et à mesure qu’on en consomme. La loi des rendements marginaux décroissants stipule donc que cette réalité est vraie pour tous les biens et services, et que ce concept s’applique aussi à l’argent.
Je vous épargne les détails, mais l’extension de cette vérité économique permet de déterminer qu’éventuellement, lorsqu’un individu choisit entre travailler une heure supplémentaire ou profiter d’une heure de loisir, le bénéfice du salaire horaire, même si celui-ci reste le même, n’excède plus les bénéfices d’une heure de loisir. Conséquence, l’employé décide de rester à la maison plutôt que de donner une heure de plus à l’ouvrage.
Et donc, qu’est-ce qui modifierait la décision de l’employé ? Une augmentation des bénéfices de l’heure de travail marginale. Et comment augmenter le bénéfice de l’heure de travail marginale ? Par une augmentation de son prix, soit le salaire et les bénéfices non monétaires.
Le salaire efficace
Il existe un concept économique qu’on appelle le salaire efficace : il s’agit du salaire qu’un entrepreneur établit volontairement au-dessus du salaire du marché. Cette stratégie comporte plusieurs avantages : attraction des meilleurs candidats, hausse de la productivité et de la motivation, réduction du roulement du personnel et des coûts de formation, diminution des coûts de surveillance. Et cette idée nous ramène aux principes de base de l’économie : l’offre et la demande. Lorsqu’il y a une pénurie, les forces du marché provoquent en principe une hausse du prix, et, à terme, on observe un retour à l’équilibre. Autrement dit, le salaire efficace, c’est une façon pour les employeurs d’aller plus vite que les mécanismes économiques… Un autre avantage du salaire efficace, et dont on parle plus rarement, c’est qu’il peut modifier les choix des travailleurs, lorsqu’ils allouent leur temps entre le travail et les loisirs.
Plutôt que d’imaginer une pénurie de travailleurs, il est peut-être plus utile pour un entrepreneur d’imaginer une pénurie d’heures travaillées. Et pour inciter les individus à travailler plus, ce que l’on comprend maintenant, c’est qu’il faut augmenter le bénéfice de l’heure supplémentaire travaillée !