DOSSIER | Compostage : la Côte-Nord est-elle prête?

Par Vincent Rioux-Berrouard 6:00 AM - 05 février 2022
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En raison de la réglementation gouvernementale, les Villes et MRC doivent trouver des façons de récolter la matières organiques.

Étant de plus en plus présente à travers le Québec, la récolte des matières organiques tarde à faire son apparition sur la Côte-Nord. Le temps commence à presser avec l’objectif gouvernemental qui vise que la collecte soit installée dans toutes les villes de la province d’ici 2025. Les Éditions Nordiques s’intéressent à la question de la récolte des matières organiques sur la Côte-Nord en faisant le point sur la situation dans les principales villes de la région.

La Haute-Côte-Nord se prépare pour 2024

Les localités de la MRC de La Haute-Côte-Nord feront probablement partie des dernières municipalités nord-côtières qui mettront en place la collecte sélective du 3e bac. Alors que la Loi sur la qualité de l’environnement du gouvernement du Québec a donné l’échéancier de 2024-2025 à toutes les municipalités, l’équipe du Service technique et de l’environnement de la MRC proposera incessamment aux élus, le lancement des appels d’offres afin d’obtenir les analyses de faisabilité pour déployer en 2023 et offrir le service en 2024.

« Effectivement nous avons jusqu’en 2025 pour implanter la collecte des matières compostables et si nous n’atteignons pas l’objectif, nous allons perdre le remboursement de nos redevances à l’enfouissement qui représente une somme d’environ 100 000 $ par an », précise Marie-Michèle Couture, directrice du Service technique et de l’environnement de La Haute-Côte-Nord.

Sur un budget global de 3,5 M$ consacré ce département, c’est une somme qui sera difficile à assumer pour l’une des MRC les moins populeuses ( 9 542 habitants) et les plus dévitalisées du Québec, qui consacre près de 31% de son budget (11,5 M$ en 2022), au transport et à la gestion des déchets et matières recyclables.

Mais pas question d’obtenir de traitement de faveur, précise madame Couture. « Seules les très petites municipalités de moins de 5 000 habitants ne possédant pas de cœur urbain pourraient obtenir une dérogation, mais ce n’est pas notre cas. Toutes nos municipalités ont un cœur urbain. Et c’est assez difficile de se soustraire d’une telle loi ».

Qu’à cela ne tienne, bien que soumise à la politique du mur à mur du gouvernement, l’équipe de la MRC table déjà sur les avenues qui seront proposées par les firmes d’experts, dont le déploiement occupera l’année 2023 dans le but d’opérer en 2024.

À la décharge des élus et employés du Service technique et de l’environnement de la MRC qui sont passés ou qui œuvrent encore dans l’organisation, « la Haute-Côte-Nord part de loin dans ce dossier », explique Marie-Michèle Couture.

« De 2014 à 2018, la priorité a été mise sur la construction du Centre de transfert érigé aux Bergeronnes. Maintenant, les camions arrivent sur la dalle de béton et on charge des camions de 53 pieds, ce qui réduit beaucoup les coûts de transport. Je dirais qu’au cours des deux dernières années, l’emphase a été mise sur le Centre de transfert », ajoute-t-elle.

Aussi, une volonté stratégique de l’équipe d’évaluer « les bons et mauvais coups » des municipalités qui se sont lancées têtes premières dans la mise en place de la collecte du bac brun était favorisée en Haute-Côte-Nord.

« Comme dans toute nouvelle aventure, il y avait des entreprises privées qui vendaient de l’utopie. Ici il y avait la directive d’attendre comment le Québec allait se positionner là-dedans. Et on n’est pas les derniers quand même, la ville de Québec et plusieurs grosses agglomérations n’ont pas encore installé la 3e collecte. Nous aurons l’avantage de profiter de l’expérience des autres », précise la directrice.

Coûts faramineux

Les avenues à explorer ne sont pas légion pour la MRC de La Haute-Côte-Nord. Soit le compostage sera effectué localement, au Centre de transfert plus précisément, soit des ententes seront conclues avec des partenaires régionaux comme des entreprises privées ou d’autres MRC qui possèdent déjà la plate forme ou sont en cours, comme la MRC du Fjord ou la MRC de Manicouagan.
« La plupart des petites MRC décident de traiter leurs matières sur place, mais nous allons évaluer les coûts qui nous serons présentés dans l’analyse de faisabilité. Mais l’enjeu demeure le coût du transport », confirme la professionnelle en environnement.

Depuis cette année, Marie-Michèle Couture affirme que les citoyens de la Haute-Côte-Nord doivent payer, toutes matières confondues, 100 $ la tonne pour le traitement de la matière et 125 $ la tonne pour le transport. « Et les coûts de transport ne sont pas partis pour baisser mais continueront plutôt de grimper », résume-t-elle.

Si le conseil des maires de la Haute-Côte-Nord choisit l’option la moins coûteuse, il y a fort à parier selon Marie-Michèle Couture, qu’une régie de traitement sur place sera privilégiée.

« D’autant plus que la matière compostable, c’est une ressource qui représente l’une des façons les moins coûteuses de traiter les déchets et ça ne prend pas une expertise très très grande, et en plus nous n’avons pas de gros volumes, entre 1 000 et 1 500 tonnes », estime-t-elle.

Un des rares avantages que la MRC de La Haute-Côte-Nord a par rapport aux autres villes et MRC de la région, c’est qu’elle gère déjà les matières résiduelles des entreprises, tandis que pour la plupart des autres agglomérations, ce créneau est laissé au marché privé.

« Ils sont encore à essayer de convaincre les commerces de faire du recyclage et devront aussi leur imposer la collecte du compostage. Alors que nous avons déjà une parfaite connaissance et contrôle de ce qui se produit sur notre territoire », s’encourage Marie-Michèle Couture.

Objectif 2023 pour le compostage à Sept-Îles

Le bac vert, le bac brun, les gens de Sept-Îles connaissent. Le bac brun, moins, mais ils devront s’y habituer avec l’ajout de la collecte des matières organiques qui devrait débuter en 2023.

En 2019, la ville avait commandé une étude pour évaluer les options qui s’offraient à elle concernant le traitement du compostage et c’est celle de la plateforme qui a été retenue.

« C’est la méthode la moins coûteuse, la plus efficace et la plus conforme aux règles environnementales », affirme M. Gwilliam.

Les autres options qui avaient été étudiées étaient d’envoyer les matières organiques à l’extérieur ou l’installation d’un incinérateur.

Cette technique permettra de créer un compost que la ville pourra utiliser pour ses besoins et qui pourra être redistribuée aux citoyens qui se manifesteront.

Dans le dernier budget de la Ville, il est prévu que le coût de cette plate-forme sera d’environ 6,6 M$.

Par contre, une partie de cette somme sera assumée par un programme de subvention du gouvernement. C’est justement les délais pour l’obtention de cet argent qui expliquerait les retards dans les débuts des travaux.

« J’ignore ce qui cause le retard au niveau des ministères, mais depuis un an, on est plusieurs municipalités qui attendent une réponse du gouvernement. C’est long avant de recevoir une réponse concernant le financement de ce projet », souligne le directeur général de la Ville de Sept-Îles.

La Ville affirme qu’elle a un plan pour assurer un déploiement efficace de cette troisième collecte.

Elle travaille en collaboration avec la Corporation de protection de l’environnement de Sept-Îles pour s’assurer d’avoir des stratégies de sensibilisation pour que les gens comprennent bien ce qui va dans le bac brun.

« Il faudra aussi que nos entreprises soient sensibilisées à la collecte des matières organiques pour maximiser la collecte», ajoute Patrick Gwilliam.

De plus, un horaire pour la collecte devra être déterminé avec le l’entrepreneur responsable de la collecte.
Pour ce qui est des bacs bruns, bien qu’il reste encore des détails à fignoler, l’intention de la ville est que les citoyens n’aient pas à débourser d’argent pour l’obtention de celui-ci.

Composteur ou digesteur, comment s’y retrouver

La MRC de La Haute-Côte-Nord en est à sa 17e année d’application de différents programmes d’aide financière afin d’encourager les citoyens à faire du compostage domestique. Selon Valérie Samson, conseillère en développement durable et économie circulaire au Service technique et environnement de la MRC, environ 1 500 personnes ont été recensées depuis 2005.

« Au début des programmes de subvention, la MRC offrait la vente des composteurs domestiques, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, précise madame Samson. On ne les vend plus mais on invite les citoyens à en faire l’achat en quincaillerie ou dans les magasins à grande surface ». Se procurer ou se construire un composteur coûte entre 80$ et 120$ et la subvention a été bonifiée à 60$ pour chaque citoyen qui en fait la demande.

Depuis qu’elle est en poste, Valérie Samson suggère aux citoyens de se procurer le biodigesteur. « Une petite machine qui permet de décomposer la viande, les résidus alimentaires et qui exige très peu de manutention de la part des utilisateurs ». La MRC HCN les offre à la population pour la modique somme de 30$ alors que la valeur sur le marché est d’environ 200$.


« Il y a très peu d’endroits qui en offrent, c’est pas très connu mais pourtant c’est super pratique. On n’a qu’à l’installer dans la cour, pas nécessaire de brasser ou d’ajouter des feuilles mortes, ça se décompose sur place, directement dans le sol », élabore la conseillère.
L’initiative de madame Samson a fait mouche puisque depuis le début du programme, ce sont 300 biodigesteurs qui ont trouvé preneurs.


Tel que mentionné par la directrice du Service technique et environnement Marie-Michèle Couture, la collecte des matières compostables est moins coûteuse que le traitement des déchets, on s’en doute. Et quant au recyclage, «c’est pratiquement gratuit, ajoute-t-elle. Plus on recycle, plus c’est payant pour les citoyens ».

Les couches jetables, un fléau environnemental


Bien que la MRC HCN ne performe pas aussi bien que la moyenne québécoise, il y a des localités qui tirent très bien leur épingle du jeu et qui ont réussi à sensibiliser la population. «On voit une certaine disparité dans la MRC entre certaines localités qui produisent beaucoup de déchets comparativement à d’autres. Il y a de grosses différences. Mais il faut analyser les enjeux économiques et sociodémographiques. Par exemple, les villages où il y a des zones familiales plus concentrées ou des services liés aux personnes aînées ou en perte d’autonomie, on constate qu’il y a un tonnage de déchets plus important, lié probablement aux couches jetables.»

Madame Couture se permet de citer en exemple la municipalité de Tadoussac, grande championne de la MRC HCN quant à ses excellentes pratiques de recyclage et de réduction des déchets et « qui a investi de grands efforts de sensibilisation auprès de ses citoyens. Mais en contrepartie, il y a des localités qui produisent énormément de déchets par habitant », conclut-elle.

Pas pour 2022 dans la Manicouagan

Le compostage devait s’amorcer en novembre 2022 dans la MRC de Manicouagan, mais des délais reportent l’aboutissement de ce projet à 2023.

D’abord, la Régie de gestion des matières résiduelles de la Manicouagan (RGMRM) a dû revoir certains points de son projet pour être en accord avec les demandes du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques. La RGMRM a dû réaliser une caractérisation des milieux humides, c’est-à-dire vérifier la présence ou l’absence de milieux humides à proximité des installations prévues pour le compostage.

« Il s’est avéré que l’emplacement de la plate-forme est proche d’un milieu humide et on a l’obligation de protéger ce milieu-là », indique la directrice générale Isabelle Giasson. Des mesures doivent donc être prises par l’organisme pour préserver ce milieu, ce qui allonge le processus.

La Régie devait également déterminer la façon de gérer les eaux de la plate-forme de compostage. D’autres étapes doivent alors s’ajouter au projet, entre autres pour tenir compte des changements climatiques dans la construction de certains ouvrages où l’apport en eau doit être augmenté de 20%. L’organisme a dû refaire ses calculs en tenant compte de ce 20% supplémentaire indiqué dans le Guide de gestion des eaux pluviales du ministère.

Différentes options ont été analysées dont celle « d’un système autonome de traitement des eaux avec une plantation de saules. C’est ce type de plate-forme qui est utilisée à Rimouski et ça fonctionne bien », souligne Mme Giasson.
Par contre, ce n’est pas la solution retenue par la Régie, qui a choisi d’y aller avec un raccordement des eaux de lixiviation (eau qui passe dans les matières organiques sur la plateforme de compostage) à son propre système de traitement des eaux situé à proximité.

Isabelle Giasson explique que « ces eaux de lixiviation qui proviennent de la plate-forme de compostage ont une charge organique qui est bonne pour son système de traitement des eaux. On est en train de prévoir un bassin de rétention pour recueillir ces eaux provenant de la plate-forme et les envoyer dans le système de traitement au moment opportun ».

Afin d’installer le bassin de rétention, le sol devra être excavé et cette étape nécessite une nouvelle étude géotechnique pour s’assurer de la portance du sol. Quand l’analyse sera complétée, la RGMRM pourra poursuivre avec les étapes suivantes du projet et faire sa demande de certificat d’autorisation au ministère de l’Environnement.

La directrice générale veut ainsi s’assurer que tout est bien ficelé pour finaliser le projet. Une mise à jour du site Internet de la RGMRM est également prévue pour ajouter une page explicative sur la plate-forme de compostage au bénéfice des citoyens qui pourront s’y référer. Un échéancier révisé devrait aussi être rendu disponible dans le mois de février, toujours selon Mme Giasson, qui conclut en affirmant que « rien ne justifie de ne pas bien faire les choses ».

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